Temps de lecture:

Récit d'une randonnée alpine: d'une vallée à une autre

Vous l’avez peut-être compris, j’alterne, pour le moment, les tropiques et les alpes, deux de mes places préférées sur notre planète. Aujourd’hui, je souhaite partager une randonnée épique au coeur de l’Oberland bernois que j’ai effectuée avec mon témoin de mariage pour diverses raisons, mais surtout parce qu’il est tout simplement barré comme moi… L’itinéraire est simple à suivre : Kandersteg (1176 m) - Blümlisalp (2834 m) - Oberloch (1967 m) - Sefinafurgga (2612 m) - Mürren (1638 m). Seule étape au programme la cabane de Blümlisalp après une ascension de 1658 m au dessus de l’Oeschninensee avec comme décor la Wildi Frau. La traversée passe ensuite par le glacier du Gämchi, fuit vers le Sefinafurgga, longue arrête séparant la Kintal de la Sefinental pour redescendre vers des lieux plus touristiques que l’ombre de trois géants chatouille.

A l’origine, cette marche n’était pas prévue ; elle vient remplacer un autre itinéraire (Kandersteg - Lämmerenalp - Leukerbad) avec une halte à la Lämmerenhütte qui était complète aux dates souhaitées. Il est vrai que la montagne est une autoroute en période estivale sur laquelle il faut prévoir de se lever tôt pour éviter les bouchons. Bien que le départ puisse être prévu à l’avance, la météo, elle, reste aléatoire ; la brume dominante, nous n’avons que deviné l’Oeschninensee et seulement rêvé la Wildi Frau.

Ce qui est bien avec mon témoin de mariage, c’est sa capacité à s’adapter à tous les efforts physiques. Nous sommes donc partis sur un rythme soutenu pour avaler les misérables 400 m qui nous séparaient de l’Oeschninensee, d’autant plus qu’il n’y avait pas lieu de s’arrêter pour une pause photo. Ce qui était prévisible pour tous sauf pour nous, c’est que mon matériel photo, les affaires de rechange, les délicieux mets locaux et les quelques topettes embarqués allaient se faire sentir sur la seconde partie de l’ascension, soit les 1200 derniers mètres. J’entends encore nos sacs à dos se fendre la malle en nous voyant tout insouciants.

Un aspect très intéressant de la montagne autoroutière est la population qu’il est possible de croiser. Nous somme partis équipés comme pour un trek pour un itinéraire terrestre paraissant difficile et long, et, pourtant, nous avons rencontré des extraterrestres qui n’avait rien prévu si ce n’est une paire de chaussures. Ces quelques familles avaient, en fait, une mule patriarche chargée qui portait le barda complet en avançant à un rythme très économe. Les individus de cette horde étaient quant à eux équipés d’une simple gourde attachée à la taille. Quand nous avons croisé ces premiers énergumènes, nous ne comprenions pas : faisaient-ils un aller-retour au sommet et allaient-ils redescendre sur Kandersteg ? En tout cas, ils montaient d’un pas léger, comme s’ils sautillaient… Ces sautillements ont eu raison de notre calme, redoublant d’effort pour ne pas se faire distancer, sentiment partagé entre l’humiliation et la colère, c’est la couleur rouge qui prédominait mon visage, puis celui de mon ami. Nous décidons alors de faire une pause bien méritée en débouchant une bouteille de Johannisberg. C’est en repartant que nous avons aperçu une autre espèce d’extraterrestre qui descendait la montagne, non pas à cheval, mais à vélo ! Quand bien même l’idée des risques pris et de la dangerosité de sa descente vertigineuse nous a à peine effleuré l’esprit, la question du transport de son engin de la mort jusqu’au sommet est restée en suspens. C’est autrement plus lourd, du moins encombrant que nos misérables sacs à dos que nous n’y croyions pas. Quand tu crois fournir un effort hors norme, il y a toujours quelqu’un qui te rappelle que tu nous joues pas dans la même ligue.

Après une longue ascension dans un décor martien brumeux, nous sommes enfin arrivés à la cabane aux alentours de 15h-16h. C’était pour nous l’heure, une fois n’est pas coutume, de prendre l’apéro et de commander à boire, nos gourdes étant vides, évidemment. Je garde d’excellents souvenirs de la dernière nuit en cabane, du confort et de la solitude trouvés. J’ai bien vite déchanté en me retrouvant coincé comme une sardine à gauche et à droite dans une cabane rempli de gros ronfleurs dont je faisais sehr wahrscheinlich partie. C’est avec la tête au mauvais endroit que je me suis réveillé et un mal de crâne carabiné qui m’a tout de suite entraîné dehors vers l’air naturel et moins nauséabond de la cabane. L’atmosphère humide des chaussettes quittée, c’est avec une grande surprise que le paysage, toujours gris de brume, s’était paré d’un fin manteau blanc… au mois d’août!

Quittant précipitamment la cabane, nous sommes descendus avant que la neige ne redouble d’intensité et, équipés de nos bâtons, nous avons dévalé la descente en direction de la Kiental jouant à cache-cache avec le soleil.

Après avoir bifurqué à Oberloch en direction du glacier du Gämchi, nous avons pénétré à l’intérieur d’une zone mystérieuse ponctuée de glace, de rochers, de brume et de silence. Eprouvant encore la fatigue de la veille dans nos muscles, nous nous sommes sentis tout petits dans cette atmosphère lunaire.

La lente traversée du glacier et le contournement du Bütlasse ont failli avoir raison de mon corps aux environs d’Augstchummi vers 2628 m, lorsqu’il a fallu grimpé une échelle supplémentaire avec mon paquetage. Ensuite, nous avons enfin… enfin, longé une crête pour atteindre finalement le Sefinafurgga dans une atmosphère complètement surréaliste avec la possibilité de descendre vers la lumière, dans le brouillard ou dans les enfers ténébreuses. C’est, sans surprise, vers la dernière issue que nous nous sommes dirigés, avec quelques regrets néanmoins.

Nous avons pique-niqué en bas et avons croisé quelques personnes qui montaient d’où l’on venait. La descente jusqu’à Mürren nous a paru interminable, plus particulièrement lorsque nous avons rejoint l’asphalte, les pâturages et les maisons. Quelques heures auparavant j’aurai rêvé d’être en présence de ces traces de civilisation, lorsque, transpirant, abandonné par mon ami, je n’avais plus de force. Et voilà, qu’arrivé à quelques kilomètres de Mürren, je regrettais l’ascension du Sefinafurgga, pourtant si dure. Arrivé au village, il a bien fallu une bonne fondue pour nous consoler avant d’admirer le paysage, nostalgiques que nous étions, pendant le trajet du retour à Berne.

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

Sébastien Sollberger
Switzerland